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Euromania

Voyage à Tiraspol, la cité interdite de l’empire russe

24 mai , 2014  

Parfois qualifiée de « trou noir de l’Europe », la Transnistrie est une région difficile d’accès d’où sortent peu d’informations. Cette partie de la Moldavie s’est déclarée indépendante en 1990 et réclame depuis son rattachement à la Russie. La frontière est étroitement surveillée par l’armée du pays. Mais aussi par les troupes russes, stationnées comme force de maintien de la paix dans une zone tampon.

Malgré des accords de cessez-le-feu, les troubles persistent sur le plan politique. La région est d’ailleurs l’un des instruments de Moscou pour empêcher le rapprochement de la Moldavie avec l’Union européenne, ainsi qu’avec la Roumanie.

Nous avons franchi la frontière en qualité de touristes. Et pris des photos discrètement pour éviter les caméras de sécurité et les patrouilles de soldats. Voyage au cœur de Tiraspol, capitale de cet État fantoche, sous perfusion russe.

Sommaire :

- Musée de l’URSS à ciel ouvert

- Le Far West capitaliste

- Paranoïa et sécurité : la Pyongyang européenne

- Tiraspol : plus russe que la Russie

Musée de l’URSS à ciel ouvert

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Alors que, dans la plupart des anciens pays du bloc communiste, les symboles soviétiques sont tombés à la chute de l’URSS, à Tiraspol le patrimoine marxiste-léniniste est omniprésent. Ici, Lénine surveille l’entrée de… la Maison des Soviets. Le nom que porte encore l’assemblée municipale.

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Le Soviet de Tiraspol vu de la rue du 25-Octobre, nommée ainsi en hommage à la Révolution rouge de 1917.

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Devant l’Assemblée nationale de Transnistrie, alias le Soviet suprême, le vent de la révolution souffle encore sur le manteau de Lénine.

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Ici, la mode automobile est encore aux années 80. La Lada, voiture emblématique du régime socialiste soviétique était produite en Russie, sur les bords de la Volga. Mais les grandes marques occidentales la concurrencent désormais dans les rues de Tiraspol.

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Les enfants jouent devant – et sur – la statue d’Alexandre Souvorov. Le fondateur de Tiraspol, ancien généralissime de l’empire russe, fait figure de héros national en Russie suite à ses conquêtes. Parmi lesquelles la Crimée. Son visage est représenté sur les billets de roubles transnistriennes.

Le Far West capitaliste

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« Le monde du bonheur » : au pied de ces immeubles d’habitation vétustes, un magasin de jouets. Ce mini château décoré par les célèbres figures de Disney est représentatif des extravagances architecturales de certains commerces locaux.

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« Lioudi-IKS ». Les X-Men version russe sont diffusés dans le cadre du festival du film américain de Tiraspol. Parmi les autres films à l’affiche, La liste de Schindler, Ratatouille ou encore Les Infiltrés de Martin Scorsese.

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Parfois imposantes, les banques se succèdent dans les rues de Tiraspol. Une présence étonnante dans une région où le revenu moyen est de 1337 roubles transnistriennes par mois, soit 80 euros. Selon les services secrets moldaves, « des groupes locaux et étrangers [...] utilisent le système bancaire transnistrien à des fins d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent« .

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Partout dans la ville, des panneaux publicitaires. Les réclames pour des banques, des appareils photos, des lunettes ou encore des fenêtres envahissent l’espace. La palme revient aux enseignes du conglomérat transnistrien Sheriff, propriétaire de stations essence, d’une chaîne de télévision, de supermarchés, d’un réseau de téléphonie mobile… et même du club de football FC Sheriff, champion de Moldavie. Le groupe est officieusement dirigé par l’ancien président de la République, Igor Smirnov.

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Surprise ! Dans une rue, deux voitures françaises stationnent. Mais ce sont les grosses berlines allemandes qui ont néanmoins conquis le cœur des nouveaux riches de Transnistrie.

Paranoïa et sécurité : une Pyongyang européenne

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Pour rentrer en Transnistrie il faut montrer patte blanche. Les gardes-frontières sont particulièrement suspicieux vis à vis des étrangers, et les visas sont délivrés pour une durée maximale de dix heures. Les fouilles sont régulières et approfondies si les délais sont dépassés. Les douaniers se montrent particulièrement attentifs à nos passeports français tandis que les Russes autour de nous ne sont quasiment pas contrôlés.

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On croise des militaires dans toutes les rues. L’armée transnistrienne est officiellement forte de 25.000 hommes. Des tanks sont même disposés à l’entrée de la ville. Tiraspol est en fait assise sur le stock d’armes de l’ex-XIVe armée soviétique. Les regards des habitants se tournent systématiquement vers nous à notre passage. Lorsque nous tentons de leur demander des renseignements, leurs visages se ferment.

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En 1990, la Moldavie impose le moldave comme langue officielle. Craignant un rattachement à la Roumanie, les russophones proclament l’indépendance de la République moldave du Dniestr, aussi connue sous le nom de Transnistrie. C’est une énorme perte pour la Moldavie : la région sécessionniste compte alors des routes stratégiques, les deux tiers de l’industrie, et la seule centrale hydro-électrique du pays.

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« Votre nom est peut-être inconnu, mais votre sacrifice restera pour l’éternité. » Le mémorial de la guerre de 1992 est dédié aux 900 soldats Russes et Transnistriens morts lors de la guerre civile. Après l’échec de deux ans de négociations, l’armée moldave prend d’assaut la Transnistrie, le 2 mars 1992. Appuyée par la XIVe armée soviétique, l’armée transnistrienne gagne le conflit en 142 jours. Les Moldaves comptent près de 2000 morts et signent un cessez-le-feu, mais refusent de reconnaitre l’indépendance de la Transnistrie.

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« Les visages de la victoire« . Cet écran géant situé au milieu de la principale avenue de Tiraspol diffuse 24h/24 les portraits des héros de la guerre d’indépendance. Sur fond de flammes et d’avions de combat, le souvenir de cette guerre est un puissant instrument de propagande. Dans une grande librairie de la ville, nous demandons à consulter un livre d’histoire. Après consultation de ses collègues, la libraire nous annonce « ne pas en avoir« . A la place, elle nous propose un charmant album de photographies champêtres.

Tiraspol : plus russe que la Russie

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« Rue Lénine », en moldave et en russe. Le moldave – du roumain écrit en cyrillique – est l’une des langues officielles de la Transnistrie, avec le russe et l’ukrainien. Dans les faits, une intense politique de russification est menée par le gouvernement.

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Sur ces panneaux, pas un seul tag en moldave. Seulement en russe et en anglais. Durant notre journée à Tiraspol, nous n’avons entendu personne parler une autre langue que le russe. Les Moldaves représentent pourtant 31,9% de la population de la région.

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Le 9 mai, fête nationale russe et jour de la victoire de l’URSS contre l’Allemagne nazie, est aussi célébré par les Transnistriens. Une grande campagne d’affichage est là pour le rappeler aux habitants.

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Sur les trolley-bus se mélangent les couleurs de la Transnistrie et de la Russie. « Nous voulons vivre avec les Russes » peut-on lire. En 2006, 97% des électeurs ont voté pour le rattachement à Moscou lors d’un référendum. Le 11 mai dernier, le vice-Premier ministre russe Dmitri Rogozine est venu en personne récupérer les pages d’une pétition en faveur d’une intégration à la Fédération.

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Parmi les destinations proposées ici aux Transnistriens en mal de voyages, la Crimée (« КРЫМ » en Russe). La presqu’île autrefois ukrainienne vient tout juste d’être rattachée à la Russie. De nombreux habitants de Transnistrie espèrent le même sort. Autre témoin de ces liens privilégiés avec Moscou, la présence à Tiraspol des ambassades d’Abkhazie et d’Ossétie du sud, deux micro Etats reconnus par le Kremlin, mais pas par les diplomaties occidentales.

 

Simon Lenormand et Bastien Renouil, à Tiraspol

Photographies : Bastien Renouil.

 

 

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One Response

  1. Paccou Blase dit :

    Article très intéressant, Je n’ai pas pu visiter la Transnistrie lors de mes nombreux voyages en Roumanie et votre article m’a permis de passer virtuellement les « deux » frontières (moldaves et transnitrienne).

    Merci !

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