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Roumanopolis

Rester ou partir, le choix impossible des Roms de Baia Mare

28 mai , 2014  

À 600 kilomètres au nord de Bucarest, la ville de Baia Mare accueille plusieurs communautés Roms. Si certaines d’entre elles préfèrent une vie précaire dans des campements de fortune, d’autres ne rêvent que d’une chose : partir en France. Reportage.

La ville de Baia Mare n’est certainement pas celle qui compte le plus de membres de la communauté rom, environ 3.000 déclarés, dans le pays. Pourtant, en Roumanie, elle est souvent pointée du doigt. Et pour cause : depuis plusieurs années, le maire, Cătălin Cherecheş, a engagé plusieurs mesures perçues comme restrictives à l’encontre de la communauté. Il ne s’en cache d’ailleurs pas : “Nous avons un Etat de droit pour faire régner l’ordre et la discipline. Les Roms doivent le comprendre“.

En 2011, le maire, désormais sans étiquette, a fait ériger un mur d’environ 2 mètres de haut autour des HLM d’Horea, un quartier de la ville. Une mesure controversée qui a déchainé les passions dans les médias roumains. Un an plus tard, il a également expulsé une partie des Roms du campement de Craica, de l’autre côté de la ville. Ils ont ensuite été relogés dans l’ancienne usine Cuprom.

Mais face à cela, les communautés roms ne parlent pas d’une même voix. À Craica, les habitants tiennent à leur campement de fortune, synonyme pour eux de liberté. Dans les logements sociaux d’Horea, certaines familles Roms ne pensent qu’à une chose : réunir l’argent nécessaire pour rejoindre la France.

> Horea : le rêve français

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Les ordures s’entassent au milieu des HLM d’Horea (Crédit photo : Sophie Gauthier)

Dans le quartier d’Horea, l’odeur frappe dès l’arrivée. Âcre, étouffante. Les ordures s’entassent au milieu des tours HLM du nord-ouest de Baia Mare. Ici, les enfants jouent dans la poussière. Des jeunes fument en bas des blocs aux murs calcinés. Dès l’arrivée, des adolescents se ruent sur les visiteurs pour demander quelques lei. L’un deux nous emmène dans l’appartement de son oncle, Silviu Croitoru, 27 ans. L’endroit est aménagé avec soin. Tapis au sol et murs roses décorés de stickers d’égéries de Disney.

Au milieu de la pièce trône un écran plat constamment allumé, cadeau d’un dénommé François, à Lille. Silviu et sa femme, Bianca, ont déjà effectué plus d’une dizaine de séjours en France. Revenus depuis quelques mois dans leur logement social d’Horea, ils préparent déjà leur retour dans l’hexagone. “Ici, le seul repas qu’on fait est composé de patates. En France, les associations nous donnent de la viande“, explique-t-il. En regardant la télévision, Silviu a appris la levée des restrictions sur le marché du l’emploi en Europe. Une aubaine : “Comme je parle Français, j’ai des chances d’obtenir un emploi dans le bâtiment. Ici, je ne peux même pas travailler car je n’ai pas de diplôme“.

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Dans l’appartement de Silviu et Bianca Croitoru (Crédit photo : Sophie Gauthier)

Silviu et sa femme sont locataires dans ce HLM. Ils ne paient pourtant pas les charges dues chaque mois, de l’ordre de 12 euros. D’autres habitants occupent illégalement les logements. Mais le maire ne compte pas les déloger. “Autrement, la criminalité de la ville va faire un bond, je n’en ai pas envie“, explique-t-il. En attendant de réunir la somme nécessaire pour revenir en France (50€ de visa pour sa fille de 6 ans et 200€ pour le trajet Baia Mare-Lille), Silviu ramasse de la ferraille dans une ancienne usine communiste. Il creuse la terre à mains nues, dans l’espoir de trouver différents métaux. Il tient à protéger sa fille de la vie dans les blocs d’Horea : “La mentalité est dangereuse ici. Les filles sont enceintes dès 12 ou 13 ans, je ne veux pas ça pour elle.” Pour l’instant, Bianca junior,  n’est toujours pas scolarisée. Son père réplique : “On attendra d’être en France, c’est mieux“.

> Craica : la liberté sous les bâtisses en tôle

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Pas d’eau courante dans le campement de Craica (Crédit photo : Sophie Gauthier)

Au sud de la ville, le campement de Craica a pris place au milieu des tours. Pour atteindre les abris de fortune, il faut traverser un pont de planches de bois à la stabilité sommaire. Rodica Marcovivi, 54 ans, y habite depuis plus de vingt ans. Elle fait partie des familles qui n’ont pas voulu être relogées dans l’ancienne usine de Cuprom.

J’ai toujours vécu ici, c’est chez moi. J’y ai accouché de mes 12 enfants, je me sens bien“, explique-t-elle. Rodica arbore un tee-shirt Amnesty International, frappé du slogan “Housing is a human right“. Un message qui peut pourtant aller à l’encontre de son propos : à Craica, dans sa maison de tôle fragile et sans eau courante, elle se sent bien.

Pourtant, elle a déjà habité dans un bloc. Mais après avoir accouché d’un enfant malade, elle a vendu son appartement pour payer les frais de santé. Depuis, hors de question pour elle de retourner dans un bâtiment en dur.

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Rodica, 54 ans, se bat pour garder son campement de fortune (Crédit Photo : Sophie Gauthier)

Après la chute de Ceausescu, nombre d’en eux ont perdu leur travail et vendu l’appartement dont ils disposaient. Résultat : la communauté s’est vite retrouvée à la rue, improvisant des camps temporaires. Aujourd’hui transformés en lieux de vie permanents. Résultat, les Roms vivent dans la menace constante d’expulsion du maire de Baia Mare.

À quelques mètres de la maison de Rodica, Anna-Maria Zamfir, 26 ans, affiche un air blasé, cigarette au bec. “Je n’attends plus d’aide de personne. Je suis bien ici, je ne demande rien, je travaille. Je veux juste avoir une vie stable, sans la menace d’expulsion.” Dans sa famille, elle seule dispose d’un emploi. Son mari s’est vu refuser un travail car il est Rom. “Et pourtant, il sait lire et écrire, c’est honteux“, s’énerve t-elle.

La poussière et les ordures qui jonchent le sol ne la dérangent pas. Sa maison en plein air, c’est sa liberté. Un mode de vie qui sera bientôt proscrit à Baia Mare. Cătălin Cherecheş est affirmatif  “Les habitants du campement de Craica occupent un espace public. Dans un an, ils ne seront plus là“.

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Sophie Gauthier

Sophie Gauthier

Étudiante en journalisme. Actu santé et société, de préférence avec une caméra.

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One Response

  1. Gauthier Alain dit :

    super reportage ! qui montre que les problèmes majeurs de toutes les populations dites marginalisées est bien la misère, l’accés au logement, l’éducation, le chômage.

    La pauvreté n’a pas de frontières et seul un véritable ré-équilibrage Nord Sud et Est Ouest associé à un renouveau de la croissance économique basé sur un développement durable non financiarisé pourra nous éviter la honte et la culpabilité de vivre dans un pays dit “riche”.

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