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Roumanopolis

Les médias roumains à la botte des hommes politiques

25 mai , 2014  

Pas de médias indépendants en Roumanie. Derrière chaque titre s’affiche ou se cache un parti politique. Informations biaisées voire carrément fausses, magouilles financières ou encore luttes de pouvoir,  le paysage médiatique roumain ne connaît pas la neutralité.

La liberté d’expression, c’est la liberté de partir si on ne veut pas obéir. ” Cette phrase de l’ancien magnat de l’audiovisuel Sorin Ovidiu Vantu, plante le décor. En Roumanie, pas de place pour la contestation au sein des rédactions. Très clivés, la quasi totalité des médias font le jeu d’un parti politique, de gauche comme de droite. Et ils n’hésitent pas à s’arranger avec les faits pour faire le jeu du parti qu’ils soutiennent.

Concrètement, deux blocs existent : celui des pro-Train Băsescu, le président de centre-droit, et celui des pro-Victor Ponta, l’actuel Premier ministre, du Parti social-démocrate. Chaque camp se partage un paysage audiovisuel très fourni : soixante chaînes dont sept d’information en continu pour 20 millions d’habitants. Face à une presse écrite moribonde, la télévision occupe une place majeure dans la vie des Roumains. Ils la regardent en moyenne 6,4 heures par jour. Une aubaine pour les partis qui peuvent aisément diffuser leur propagande.

Pressions et subjectivité

Au sein des rédactions, les journalistes reçoivent des consignes de leur hiérarchie afin de favoriser tel ou tel homme politique. Une présentatrice d’une émission culturelle sur Antena 3 (pro-Victor Ponta) a été forcée d’inviter dans son émission un ami du Premier ministre. Son émission n’a pourtant rien de politique : elle consiste à recevoir des invités pour échanger sur leur livre favori. Mais l’homme en question souhaitait alors se donner une image d’érudit. La présentatrice n’a pas pu négocier.

D’une chaîne à l’autre, le traitement médiatique des événements peut varier du tout au tout. Antena 3 a notamment réalisé un reportage sur douze retraités manifestant contre le Président Băsescu. “Alors que ce n’est pas un événement qui méritait un sujet”, rapporte un journaliste de la chaîne qui a souhaité rester anonyme. “Si vous prenez la télécommande et que vous zappez entre les chaînes, vous verrez soit des manifestations anti-Ponta, soit anti-Băsescu, mais aucune ne traitera des deux”, ajoute t-il.

Des magnats véreux

Derrière ces chaînes se cachent des hommes d’affaires richissimes et sulfureux. Pour eux, pas de volonté d’informer : posséder un média leur permet d’asseoir leur pouvoir. Le plus notoire est certainement Dan Voiculescu (en photo), 66 ans, et patron du trust média Intact (les chaînes Antena 1,2,3, ou encore le Jurnalul National, tous supporters de Victor Ponta). Ancien de la Securitate (la police politique du régime communiste) et ex-sénateur , il est impliqué dans de nombreuses affaires judiciaires. En septembre 2013, il a été condamné à cinq ans de prison pour  corruption dans la privatisation de l’Institut de recherche agro-alimentaire.

Dans le camp de Băsescu, les dirigeants ne sont pas plus propres. Les deux anciens dirigeants de Realitatea TV, Sorin Ovidiu Vantu et Elan Schwartzenberg, sont poursuivis dans des affaires de fraudes et de blanchiment d’argent. Le système est tellement gangréné que les rédactions elles-mêmes n’hésitent pas à défier les lois. En octobre 2013, le directeur général du groupe Antena TV a été mis en cause dans une affaire de chantage au contrat publicitaire.

Selon l’ONG pour la liberté d’expression Active Watch, une équipe entière de journalistes travaillait sous la supervision du manager économique. Sa mission : enquêter sur des entreprises et trouver leurs failles pour les faire chanter en les forçant à investir dans des campagnes publicitaires sur la chaîne.

Une presse affaiblie par la crise

Dans un milieu déjà au-dessus des lois, la crise de 2008 a rendu la presse encore plus fragile. La Roumanie a été durement touchée. Plus de 6.000 journalistes ont perdu leur poste, principalement dans la presse locale. Les ventes d’un des plus grands quotidien roumain, Adevarul, ont chuté à 10.000 exemplaires par jour. Une situation qui a rendu les médias vulnérables et davantage dépendants des annonceurs.

L’affaire Roşia Montana est certainement l’exemple le plus probant de cette relation incestueuse. En août 2013, le gouvernement roumain a approuvé un projet de loi sur l’exploitation au cyanure de la plus grande mine d’or d’Europe, à Roşia Montana. Une décision qui a conduit à de fortes mobilisations de la part de la société roumaine. Durant plusieurs semaines, des manifestations, atteignant parfois jusqu’à 20.000 militants, ont eu lieu dans les rues du pays.

Depuis trois ans, Gold Corporation, la compagnie qui aimerait exploiter l’or du sous-sol, avait très largement investi en publicité dans les différents médias roumains. Conséquence : “Les journaux ne parlaient que de la chance que cela pourrait être pour le village. Ils disaient que les habitants allaient pouvoir avoir du travail et que ça allait dynamiser la zone”, se souvient Andrei Craciun, journaliste freelance. Même son de cloche sur les chaînes de télé : “Au lieu de montrer les 15.000 personnes en train de manifester, les caméras filmaient les trois manifestants assis en train de se reposer. Ils cherchaient à minimiser le mouvement de contestation”, rapporte Dia Radu, journaliste au sein de l’hebdomadaire Formula AS.

Des journalistes pris en étau 

Contraints à des emplois précaires et de faibles salaires, les journalistes préfèrent souvent pratiquer l’auto-censure. De crainte de perdre leur emploi, ils se plient à la ligne éditoriale partisane de leur chaîne. Certains tentent tout de même de contourner les règles. C’est le cas d’un journaliste à Antena 3 (pro-Ponta), qui souhaite rester anonyme : “Quand je découvre quelque chose sur mon patron, je le donne à mes collègues des chaînes concurrentes.

Les journalistes roumains sont d’autant plus vulnérables qu’il n’existe pas de syndicats ou de fédérations pour représenter leurs intérêts. Vingt-cinq ans après la chute du communisme, la presse a encore de nombreux défis à relever. Le premier étant sans doute la formation des journalistes eux-mêmes : dans les écoles, beaucoup de place est accordée à la théorie au détriment de l’apprentissage des règles de déontologie.

Les téléspectateurs, premières victimes de cette désinformation organisée, ne semblent pourtant pas y accorder beaucoup d’importance. “Les Roumains peuvent décider de rediriger 2% des taxes qu’ils donnent à l’État à une organisation. La plupart donnent à l’Église. Seulement 0,05% va aux associations de défense des droits humains”, déplore Mircea Toma, président de l’association Active Watch.

Mais peu à peu, de nouvelles initiatives indépendantes commencent à voir le jour, comme Casa Jurnalistului ou encore le “Médiapart roumain”, Rise project . Un premier pas dans la fragile lutte pour la liberté d’expression.

 

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3 Responses

  1. Gauthier Alain dit :

    Belle analyse des médias roumains qui montre que la démocratie va toujours de pair avec une presse libre et que l’alliance démocratie-presse libre se réalise aprés un long chemin … sur lequel l’Europe peut servir d’accélérateur..

  2. benoît dit :

    Beau travail ! Merci pour cet article éclairant sur la situation des Libertés en Roumanie.
    Les derniers résultats aux élections signifient-ils donc que le parti socialiste roumain a fait une bonne campagne dans les médias ?

    Merci !

    • Merci ! Le bon résultat du PSD n’est pas seulement lié à la bonne campagne dans les médias (il ont un vrai soutien notamment à la campagne qui représente de nombreux électeurs), mais c’est vrai que ces relais d’opinion leur sont bien utiles!

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