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Roumanopolis

L’Eglise orthodoxe ne connaît pas la crise

28 mai , 2014  

Alors que la Roumanie est l’un des pays plus pauvres de l’Union européenne, les édifices religieux fleurissent. Enquête sur une Eglise omniprésente, dont l’influence dépasse largement la sphère ecclésiastique. 

Derrière le palais du Parlement, sur un terrain de onze hectares offerts par l’Etat, des dizaines de grues s’affairent. Ici se dressera dans quelques années la plus grande cathédrale du pays. Dénommée “Cathédrale du Salut de la Nation”, le projet a été lancé au début des années 2000 par le patriarche Teoctist, décédé en 2007.

Un projet pharaonique. La cathédrale pourra accueillir plus de 5 000 fidèles et sa coupole sera plus haute que le palais de Ceausescu. Ce qui en fera l’édifice le plus haut du pays. Elle sera aussi entourée d’une bibliothèque, d’un hôtel pour les pèlerins, ainsi que de la résidence du chef de l’Eglise orthodoxe. Le tout sur trois niveaux.

Mais tout cela a un prix, qui n’est d’ailleurs pas encore bien fixé. Le budget initial prévoyait 400 millions d’euros, mais l’Eglise orthodoxe a depuis indiqué via des communiqués de presse que le coût serait plutôt de 200 millions d’euros, puis finalement de 100 millions, mais sans les finitions. Une somme impossible à vérifier, le secrétariat d’Etat aux cultes n’ayant pas su nous éclairer sur ce budget revu à la baisse, fait rare dans la construction.

La participation financière de l’Etat déplaît

Ce qui est sûr, et qui agace les associations laïques, c’est qu’une partie de la somme sera payée par l’Etat roumain. Toma Patrascu, vice-président de l’Association laïque et humaniste s’indigne contre cette immixtion de l’Etat dans les affaires de l’Eglise. « Nous ne nous opposons pas à la construction de cet édifice, mais à la participation financière de l’Etat. Environ 32 millions d’euros ont été récoltés par l’Etat, les mairies et les conseils départementaux. Sans compter le terrain dont le prix est estimé à près de 200 millions d’euros. » 

Du côté des citoyens, les avis sont mitigés. Selon un sondage réalisé en 2011 par la fondation Soros, 61% des Roumains étaient favorables à la construction de cette cathédrale. Mais 58% refusaient la participation financière de l’Etat au projet.

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Le chantier de la cathédrale du Salut de la nation (crédit photo : Clémence Leleu)

A la recherche d’un nouveau souffle

Pour les pratiquants, cette construction est surtout un bon moyen de faire rayonner une peu plus la capitale roumaine. « La cathédrale pourra accueillir énormément de fidèles, Bucarest deviendra encore un peu plus une ville symbole de l’orthodoxie« , lance Caterina, une grande blonde à la chevelure cachée sous un voile blanc, croisée à l’entrée d’une église.

Même son de cloche pour Alexandra, étudiante en musicologie. « On dit toujours qu’il y a beaucoup d’églises à Bucarest. Certes, il y en a pas mal mais elle sont souvent petites et vétustes. Cette cathédrale moderne va nous offrir un nouveau souffle« , explique la jeune femme.

Prêt à entrer dans une église de l’avenue Victoriei, Marius, la trentaine bien tassée, se montre quant à lui plus mitigé sur sa construction. « Je ne suis pas contre, mais j’ai peur que ça ne reste qu’une belle idée. Ca parait tellement démesuré qu’il ne faudrait pas que ça finisse comme la Sagrada Familia (une cathédrale barcelonaise en chantier depuis 1882, ndlr). Ce serait dévastateur pour les fidèles car beaucoup d’entre eux l’attendent. »

L’influence de l’Eglise dans la société

Dans un pays où plus de 87% de la population est orthodoxe, le poids de l’Eglise ne se limite pas à la seule sphère religieuse. Elle jouit aussi d’une vraie influence politique et sociétale, favorisée par son statut particulier.

Ses activités économiques sont exemptées d’impôts et c’est l’Etat, bien que laïc, qui finance les salaires des popes et des professeurs d’éducation religieuse. Pour exemple, l’Eglise possède plus de 8.500 hectares de terres agricoles, pour lesquels elle a reçu 5 millions de subventions. Chaque année, elle reçoit de l’Etat l’équivalent de 0,4% du produit intérieur brut, soit 540 millions euros. Deux fois plus que la recherche.

L’Eglise intervient aussi sur les questions d’éducation. En 2006, elle a notamment réussi à faire supprimer la théorie évolutionniste des manuels de biologie. Sa capacité d’influence s’étend aussi à la politique. Très implantée dans les campagnes, elle se fait le relais des dirigeants politiques dans les endroits reculés. « Durant les périodes électorales, les politiciens rendent des visites intempestives au patriarcat. Ils ne le feraient pas s’ils n’avaient pas d’avantages directs à en retirer« , lance Toma Patrascu.

Son association milite ainsi pour la création d’une loi de contribution volontaire pour l’Eglise. « Cela reviendrait à couper les financements publics, qui ne sont pas transparents. Et à les remplacer par une taxe payée volontairement par les croyants. » Une idée toujours au stade de projet, et qui pourrait bien le rester, tant l’église orthodoxe semble inextricablement liée au pouvoir.

 

 

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